L’autocompassion et notre relation à la nourriture
Et si manger ne devait plus rimer avec jugement et culpabilité?
Être plus présent à son corps et à la nourriture peut nous amener à remarquer davantage ce qui se passe en nous : la faim, le rassasiement, les envies, les émotions, les sensations et les pensées qui accompagnent notre façon de manger.
Mais cette nouvelle présence peut aussi faire surgir un piège subtil : nous mettre à nous juger pour tout ce que nous commençons maintenant à voir.
Avant, certains comportements pouvaient se dérouler presque automatiquement, sans que nous prenions vraiment le temps de les observer. En développant notre attention, nous découvrons nos habitudes, nos conditionnements et parfois même nos contradictions.
Sans nous en rendre compte, nous pouvons transformer une démarche destinée à nous rapprocher de nous-mêmes en une nouvelle façon de nous juger sous prétexte de « bien faire ».
Pourtant, lorsque les choses deviennent difficiles, nous pouvons apprendre à les traverser sans ajouter de souffrance à ce que nous vivons déjà.
C’est précisément là que l’autocompassion peut devenir une alliée.
Qu’est-ce que l’autocompassion?
La chercheuse Kristin Neff, pionnière dans le domaine de l’autocompassion, la définit comme une façon de se traiter avec la même gentillesse et la même attention que l’on offrirait à une personne qui nous est chère lorsqu’elle traverse une période difficile.
Elle ne signifie pas se trouver des excuses, renoncer à ses intentions ou tout accepter sans discernement. Elle consiste plutôt à reconnaître que nous sommes humains, que certaines expériences sont difficiles et que nous n’avons pas à être durs envers nous-mêmes pour avancer.
Dans une démarche d’alimentation pleine conscience, cette attitude peut faire toute la différence. Manger avec présence ne signifie pas être présent à chaque repas. Écouter la sagesse du corps ne signifie pas toujours savoir ce qu’elle nous dit. Et développer une relation plus libre avec la nourriture ne signifie pas ne jamais revenir à d’anciennes habitudes.
Il peut y avoir des journées où les émotions prennent beaucoup de place, où l’on mange sans vraiment ressentir sa faim ou sa satiété, ou encore des moments où l’on se tourne vers la nourriture pour se réconforter.
L’autocompassion nous invite alors à remplacer la question « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi? » par « Qu’est-ce que je vis en ce moment? »
Elle nous aide ainsi à ne pas ajouter le jugement, la culpabilité ou l’autocritique à ce qui est déjà difficile.
Cette façon d’être avec soi peut avoir des effets bien concrets dans notre quotidien. D’ailleurs, les recherches associent l’autocompassion à moins de stress et à un plus grand sentiment de sécurité, d’apaisement et de bien-être. Autrement dit, elle peut nous aider à traverser les moments difficiles avec davantage de calme et de douceur.
Les trois composantes de l’autocompassion
Selon Kristin Neff, l’autocompassion repose sur trois composantes qui se soutiennent mutuellement : la pleine conscience, l’humanité commune et la bienveillance envers soi.
1. La pleine conscience : remarquer ce qui est difficile
La première composante consiste à reconnaître ce qui se passe en nous lorsque nous traversons un moment difficile.
À mesure que nous devenons plus présents à notre expérience alimentaire, nous pouvons prendre conscience d’une émotion qui nous bouleverse et nous amène à chercher du réconfort dans la nourriture, d’un sentiment de culpabilité après avoir mangé un aliment, d’une déception envers nous-mêmes ou encore d’une difficulté à écouter les signaux de notre corps.
Plutôt que de chercher immédiatement à nous critiquer ou à faire disparaître ce que nous ressentons, nous pouvons simplement nous arrêter un instant et reconnaître ce que nous vivons :
« C’est difficile en ce moment. »
Je remarque. Je ressens. Je prends conscience.
Cette présence nous permet d’être avec ce qui est là sans avoir à le régler immédiatement. Elle nous aide aussi à découvrir que nos expériences évoluent : une émotion peut diminuer, une sensation changer, une envie s’atténuer.
L’inconfort n’est pas nécessairement définitif. Nous pouvons apprendre à le traverser plutôt qu’à lutter contre lui ou à chercher à l’éviter.
2. L’humanité commune : se rappeler que nous ne sommes pas seul·es
La deuxième composante consiste à reconnaître que les difficultés font partie de l’expérience humaine et que nous n’avons pas à être parfait·es.
Lorsque nous essayons de changer notre façon de manger ou d’être davantage à l’écoute de nous-mêmes, il est normal de rencontrer des obstacles, de douter, de revenir à d’anciennes habitudes ou de vivre de l’inconfort.
Nous pouvons facilement avoir l’impression d’être les seul·es à vivre ces difficultés. L’humanité commune nous invite à élargir notre regard : d’autres personnes vivent elles aussi des moments de doute, d’imperfection ou de découragement.
Cette prise de conscience peut diminuer le sentiment d’isolement et nous permettre de nous sentir davantage relié·es aux autres.
3. La bienveillance envers soi : se traiter avec douceur et soutien
La troisième composante consiste à se traiter avec bienveillance lorsque nous traversons une difficulté, plutôt que de se juger.
On peut se demander :
« Si une personne que j’aime vivait exactement ce que je suis en train de vivre, comment est-ce que je lui parlerais? De quoi aurait-elle besoin de ma part? »
L’autocompassion nous invite à nous offrir cette même qualité de présence : de la compréhension, de la douceur, du réconfort et du soutien.
Plutôt que de nous dire « Je suis nulle… J’ai encore tout gâché » après avoir mangé sous le coup de l’émotion ou être retournée à une ancienne habitude, nous pouvons nous offrir une parole plus apaisante comme :
« Je suis en train d’apprendre et je fais de mon mieux. »
« Je n’ai pas besoin de tout régler maintenant. »
Si c’est confortable pour nous, nous pouvons aussi utiliser le toucher pour soutenir cette présence bienveillante : poser doucement les mains sur le cœur, le ventre ou la joue, par exemple, tout en respirant et en nous parlant avec douceur.
Ce geste ne fait pas disparaître la difficulté. Il nous rappelle simplement que nous pouvons être de notre côté pendant que nous la traversons.
Il ne s’agit pas de se dire que tout va bien lorsque ce n’est pas le cas. Il s’agit plutôt de chercher ce qui pourrait nous soutenir dans ce que nous vivons, en nous demandant :
« De quoi ai-je besoin pour prendre soin de moi en ce moment? »
Et si nous changions simplement la façon dont nous nous parlons?
L’alimentation pleine conscience n’est pas une nouvelle façon de « bien faire ».
Il n’y a pas de résultat à obtenir, de repas parfait à réussir ni de sensation à ressentir correctement. Il y aura des moments de clarté et des moments de confusion, des découvertes et des retours en arrière.
Il ne s’agit pas de tout maîtriser, mais d’apprendre à se rencontrer, encore et encore, avec patience, présence et bienveillance.
L’autocompassion nous invite plutôt à changer la façon dont nous sommes auprès de nous-mêmes : relâcher nos exigences. Être là lorsque nous doutons. Nous soutenir lorsque nous traversons une période difficile. Et nous rappeler que notre valeur ne dépend pas de nos choix alimentaires, de notre apparence ou de notre capacité à tout maîtriser.
C’est peut-être là que la bienveillance et l’autocompassion se rejoignent.
La bienveillance nous invite à nous traiter avec douceur.
L’autocompassion nous aide à retrouver cette douceur lorsque nous en avons le plus besoin.
Et parfois, cela peut commencer par une question toute simple :
« Si je pouvais me parler aujourd’hui comme je parlerais à quelqu’un que j’aime et qui vivait cette même difficulté, qu’aurais-je envie de me dire? »
Peut-être simplement quelques mots doux. Peut-être rien de plus qu’une présence.
Et si les mots que nous nous offrons pouvaient devenir, eux aussi, une façon de nous nourrir?
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Références
Neff, K., & Germer, C. (2020). Mon cahier d’autocompassion en pleine conscience : Comment apprendre à s’aimer. De Boeck Supérieur, 271 p.
Germer, C., & Neff, K. (2020). Programme d’autocompassion en pleine conscience : Un guide pour professionnels. De Boeck Supérieur, 544 p.