Éveiller ses sens pour retrouver le plaisir de manger
Comment l'expérience sensorielle nous reconnecte à la sagesse du corps
Quand avez-vous pris le temps, pour la dernière fois, de vraiment regarder votre assiette avant de manger?
Dans notre quotidien souvent rythmé par les horaires, les écrans et les multiples sollicitations, il est facile de manger en mode automatique. Nous avalons parfois un repas sans même nous souvenir de son goût, de son odeur ou des sensations qu'il nous a procurées.
Pourtant, manger est une expérience profondément sensorielle. Chacun de nos sens participe à la rencontre avec la nourriture et nous transmet une foule d'informations précieuses. En réapprenant à les écouter, nous pouvons non seulement augmenter notre plaisir de manger, mais aussi renouer avec la sagesse de notre corps.
« Les cinq sens sont les ministres de l'âme.»
Léonard de Vinci
Les sens : des portes ouvertes sur l’intelligence du corps
La vue, l'odorat, le toucher, l'ouïe et le goût nous permettent d'entrer en relation avec les aliments bien avant qu'ils atteignent notre estomac.
Lorsque notre attention est ailleurs, nous ne percevons qu'une partie des messages que nos sens nous transmettent. À l'inverse, lorsque nous ralentissons et devenons plus présents, nous découvrons une richesse souvent insoupçonnée dans l'acte de manger.
Comme un musicien développe son oreille ou un athlète entraîne son corps, nous pouvons cultiver notre intelligence sensorielle. Plus nous portons attention aux couleurs, aux textures, aux odeurs, aux saveurs et aux sensations que les aliments éveillent en nous, plus cette capacité s'affine.
Mais les sens ne servent pas uniquement à augmenter le plaisir de manger. Grâce à l'expérience sensorielle, le corps recueille et mémorise continuellement des informations sur les aliments que nous consommons. Il enregistre non seulement leurs caractéristiques, mais aussi les effets qu'ils produisent sur notre énergie, notre vitalité, notre confort digestif et notre sentiment de satisfaction.
Au fil des milliers d'expériences alimentaires vécues, le corps développe progressivement une connaissance intime des aliments et de leurs effets. C'est cette capacité d'apprendre de l'expérience que j'appelle l’« intelligence alimentaire ». Une intelligence qui ne repose ni sur des calculs ni sur des règles alimentaires, mais sur l'expérience directe, vécue en pleine conscience.
Plus nous développons notre présence à l'expérience de manger, plus cette intelligence naturelle a l'occasion de s’exprimer.
La vue: le premier contact avec la nourriture
Avant même la première bouchée, nos yeux commencent déjà à manger.
Les couleurs, les formes, les contrastes et les textures attirent notre attention, éveillent notre curiosité et stimulent parfois notre appétit. Une assiette colorée et harmonieuse peut susciter le plaisir avant même que nous ayons goûté aux aliments.
Prenez quelques secondes pour observer votre prochain repas.
Que remarquez-vous? Les couleurs vous attirent-elles? Certaines textures éveillent-elles votre curiosité? Quels aliments attirent spontanément votre regard?
Cette simple pause permet souvent de quitter le pilote automatique et d'entrer pleinement dans l'expérience du repas.
Le toucher: à la découverte des textures
Le plaisir de manger ne passe pas uniquement par le goût.
La sensation d'une fraise juteuse, le croquant d'une noix, le moelleux d'un pain frais ou l'onctuosité d'une mousse au chocolat contribuent largement à notre satisfaction.
Nous avons parfois tendance à oublier cette dimension. Pourtant, la texture influence souvent autant notre plaisir que la saveur elle-même.
Certaines journées, nous recherchons le croquant. D'autres fois, nous avons envie de douceur, de chaleur ou de réconfort. En portant attention à ces préférences du moment, nous développons une meilleure compréhension de ce que notre corps recherche réellement.
L’ouïe: écouter les aliments
Les aliments ont aussi leur propre musique.
Le croquant d'une pomme fraîche, le craquement d'un légume cru ou le croustillant d'une tranche de pain grillé nous renseignent sur leur texture et leur fraîcheur.
Lorsque nous mangeons dans le calme, ces sons deviennent plus perceptibles et participent pleinement à l'expérience. Écouter les aliments nous aide à demeurer présents et à savourer davantage chaque bouchée.
L’odorat et le goût: le coeur de la dégustation
Avez-vous déjà remarqué qu'il est difficile de goûter pleinement lorsque l'on est enrhumé?
C'est que le goût et l'odorat travaillent en étroite collaboration. Une grande partie des saveurs que nous percevons provient en réalité des arômes captés par notre nez.
Lorsque nous mangeons rapidement, nous passons souvent à côté de cette richesse sensorielle. À l'inverse, lorsque nous prenons le temps de mâcher, de respirer et de porter attention aux saveurs, celles-ci se déploient progressivement. Les nuances deviennent plus perceptibles et la satisfaction augmente naturellement.
Nous passons alors du simple fait de manger à l'art de déguster.
Pourquoi cela transforme-t-il notre relation à la nourriture?
Lorsque nous éveillons nos sens, quelque chose d'intéressant se produit.
Nous ralentissons.
Nous devenons plus présents.
Nous savourons davantage.
Et surtout, nous redevenons plus sensibles aux messages que notre corps nous transmet.
Cette présence favorise une meilleure écoute de la faim, de la satisfaction et de la satiété. Par exemple, une diminution graduelle de l'intensité des saveurs peut parfois indiquer que nous approchons de notre seuil de rassasiement. Plus nous sommes présents à l'expérience de manger, plus nous sommes en mesure de percevoir ces signaux subtils.
Cette intelligence peut aussi s'exprimer à travers ce que le Dr Jean-Philippe Zermati, médecin nutritionniste français reconnu pour ses travaux sur le comportement alimentaire, appelle l'« appétit spécifique » : cette tendance naturelle du corps à manifester une préférence pour certaines saveurs, textures ou certains aliments selon les besoins et les circonstances du moment.
Bien sûr, ces signaux ne sont pas toujours faciles à décoder dans un environnement où les sollicitations alimentaires sont nombreuses. Ils témoignent néanmoins de la remarquable capacité du corps à apprendre et à nous guider à travers les sensations qu'il nous transmet. Avec le temps et la pratique, nous pouvons développer une relation plus complice et retrouver progressivement confiance en sa sagesse.
Peu à peu, nous cessons de nous fier uniquement aux règles extérieures pour nous reconnecter à une source de guidance beaucoup plus intime : notre propre expérience.
Une invitation à explorer autrement
Je vous propose un petit exercice sensoriel avec un aliment que vous appréciez particulièrement.
Avant de le porter à votre bouche, prenez quelques instants pour :
l'observer attentivement;
sentir son parfum;
remarquer sa texture entre vos doigts;
écouter le son qu'il produit lorsque vous le croquez (s’il y en a un);
explorer ses saveurs en prenant le temps de le goûter.
Puis observez ce qui change lorsque vous lui accordez toute votre attention.
Peut-être découvrirez-vous des nuances, des sensations ou un niveau de satisfaction qui vous échappaient jusqu'à maintenant. Vous remarquerez peut-être aussi qu'en savourant pleinement cet aliment, une plus petite quantité peut parfois suffire à procurer autant, sinon davantage, de plaisir.
Retrouver la chemin vers la sagesse du corps
Notre corps possède une remarquable capacité à nous guider lorsque nous prenons le temps de l'écouter.
Les sens constituent l'un des chemins les plus accessibles pour y parvenir.
Regarder, toucher, sentir, écouter et goûter ne sont pas des gestes anodins. Ils nous ramènent à l'expérience directe, ici et maintenant. Ils nous invitent à sortir du mode automatique pour renouer avec une relation plus consciente, plus libre et plus satisfaisante avec la nourriture.
En développant notre présence à l'expérience de manger, nous ne faisons pas qu'augmenter le plaisir à table. Nous réapprenons également à faire confiance à cette intelligence naturelle qui habite notre corps et qui nous accompagne depuis toujours.
Parfois, il suffit d'une bouchée savourée en pleine conscience pour retrouver le chemin vers la sagesse du corps.
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Environ une fois par mois, je vous propose une pause pour approfondir votre pratique de l'alimentation consciente, à travers des réflexions, des inspirations et des pistes concrètes qui invitent à développer l'écoute de vos sensations et à renouer avec la sagesse du corps.
Quelques ouvrages ayant inspiré cet article
Bays, Jan Chozen. Manger en pleine conscience. Montréal : Les Éditions Le Jour, 2010.
Béliveau, Dominique. L'intelligence alimentaire. Montréal : Les Éditions La Semaine, 2014.
Zermati, Jean-Philippe. Maigrir sans régime. Paris : Éditions Odile Jacob, 2002.