L’autocompassion et notre relation à la nourriture
Et si manger ne devait plus rimer avec jugement et culpabilité?
Chacun a sa propre histoire en lien avec la nourriture. Pour plusieurs, cette relation est une source de souffrance car elle est influencée par une conception rigide de ce qui est « permis » ou « défendu », de ce qui est « bon » ou « mauvais ».
Déroger à ces règles peut déclencher des pensées d’autocritique telles que « Je n'aurais pas dû manger ça, je n'ai aucune volonté. » ou « Je ne mérite pas de manger aujourd’hui après les excès de ce week-end. », accompagnées du sentiment désagréable et souvent douloureux de la culpabilité.
L’alimentation pleine conscience est une démarche destinée à nous rapprocher de nous-mêmes et de la sagesse de notre corps. Alors qu’elle nous invite à remarquer davantage nos sensations corporelles, nos émotions et nos pensées lorsque nous mangeons, un nouveau piège pourrait émerger et amplifier cette propension à la culpabilité et au jugement: celui de vouloir « bien faire » et de nous critiquer lorsque nous revenons à nos anciennes habitudes.
Comment pourrions-nous nous accompagner pour traverser ces moments plus difficiles?
Qu’est-ce que l’autocompassion?
« Quand l'amour bienveillant rencontre la souffrance et demeure aimant, il devient compassion. »
— Christopher Germer
Une pionnière dans le domaine de la recherche sur l’autocompassion, Kristin Neff, la définit comme étant la façon de se traiter avec la même bienveillance et la même attention que l’on offrirait à un·e ami·e qui traverse une épreuve difficile.
Dans une démarche d’alimentation pleine conscience, cette attitude peut faire toute la différence. Car dans ce parcours, il y aura des moments plus difficiles : des repas où la présence sera « absente », des moments où nous passerons à côté de l’écoute du corps et des journées où nous mangerons davantage sous le coup de l’émotion.
L’autocompassion consiste à reconnaître que ces difficultés font partie de l’expérience humaine et que nous n’avons pas besoin d’être dur·es envers nous-mêmes pour avancer et adopter de nouvelles habitudes.
Elle nous propose de remplacer la question « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi? » par : « Qu’est-ce que je vis en ce moment? »
Peut-être que la réponse sera une sensation de faim, de la fatigue, de la frustration, de l’ennui, une privation accumulée ou simplement un besoin de réconfort. Prendre le temps d’accueillir ce qui est là, sans le percevoir comme un échec, est déjà une façon de prendre soin de soi et de faire évoluer tout doucement certaines habitudes.
L’autocompassion est une pratique qui se cultive et qui repose sur une intention de bien-être à long terme. Elle n’est donc pas une forme de complaisance déguisée pour nous inciter au laisser-aller. Elle nous invite plutôt à ne pas ajouter le jugement et la culpabilité à la difficulté que nous éprouvons.
Cette façon de s’accompagner peut avoir des effets bien concrets dans notre quotidien. Selon les travaux de Kristin Neff, l’autocompassion est associée à moins de stress et à un plus grand sentiment de sécurité, d’apaisement et de bien-être. Autrement dit, cette attitude peut nous aider à traverser les moments difficiles avec davantage de calme et de douceur.
Lorsqu’elle est plus spécifiquement appliquée à notre relation à la nourriture, la recherche suggère qu’elle pourrait soutenir une meilleure autorégulation émotionnelle et diminuer les pensées autocritiques face à ce qui pourrait être perçu comme des écarts, tout en étant associée à des habitudes alimentaires plus favorables et saines.
Les trois clés pour mettre en oeuvre l’autocompassion
Toujours selon cette pionnière, l’autocompassion repose sur trois composantes qui sont liées entre elles : la pleine conscience, l’humanité commune et la bienveillance envers soi.
1. La pleine conscience : reconnaître ce qui est difficile
La première composante consiste à être présent à l’expérience désagréable que nous vivons. Si nous cherchons à l’éviter ou à lutter, nous ne serons pas en mesure de nous accorder la compassion dont nous avons besoin.
Plus nous résistons aux situations désagréables ou douloureuses, plus elles ont la propension à générer de la souffrance. D’ailleurs une citation bien connue en psychologie, et souvent attribuée à Carl G Jung, suggère ceci:
« Ce à quoi on résiste, persiste. »
Ainsi, dans une situation où nous prenons conscience d’un sentiment de culpabilité ou encore d’une pensée autocritique, nous pouvons simplement nous arrêter un moment pour reconnaître et ressentir ce qui est là, et peut-être se dire : « Ouf! C’est difficile pour moi en ce moment. »
Il s’agit d’accueillir et de donner de l’espace à cet inconfort, sans chercher à régler quoi que ce soit. Nous pouvons alors apprendre à être avec une pensée de jugement ou un sentiment désagréable sans pour autant l’exagérer ni nous identifier à lui.
Et peut-être constaterons-nous que l’inconfort n’est pas définitif : une émotion peut diminuer, une pensée se transformer et une envie s’atténuer.
2. L’humanité commune : se rappeler que nous ne sommes pas seul·es
La deuxième composante consiste à reconnaître que nous vivons tous des difficultés et que personne n’est parfait. Cela fait partie de l’expérience humaine.
Lorsque nous essayons de changer notre façon de manger ou d’être davantage à l’écoute de nous-mêmes, il est normal de rencontrer des défis, de douter de nos signaux corporels comme la faim ou la satiété, ou de revenir à d’anciennes habitudes.
Nous pouvons nous décourager et croire que nous sommes les seul·es à vivre ces difficultés. L’humanité commune nous rappelle que nous ne sommes pas isolé·es. Le fait de nous sentir davantage relié·es à d’autres qui vivent ces mêmes défis peut devenir une source d’apaisement.
3. La bienveillance envers soi : se traiter avec douceur et soutien
La troisième composante consiste à se traiter avec bienveillance lorsque nous vivons un moment difficile. J’ai d’ailleurs abordé cette thématique à travers un article précédent intitulé: La bienveillance: un autre regard sur le corps et la nourriture.
Ainsi, au lieu de nous en vouloir après avoir mangé sous le coup de l’émotion ou sur le pilote automatique, nous pouvons être plus compréhensif·ves à notre égard en nous offrant des paroles réconfortantes. Notre discours intérieur pourrait alors passer de « Je suis nul·le… j’ai encore tout gâché » à « Je suis en train d’apprendre et je fais de mon mieux. » ou « Ce n’est pas la fin du monde si je retombe dans mes anciennes habitudes. »
Pour soutenir cette présence bienveillante, nous pouvons aussi utiliser le toucher apaisant, si c’est confortable pour nous, comme poser les mains sur notre cœur ou sur nos bras en nous parlant avec douceur. Ce geste est comme un rappel que nous pouvons être de notre côté lorsque nous traversons une épreuve.
La bienveillance envers soi n’efface pas les difficultés que nous vivons. Elle nous invite plutôt à chercher ce qui pourrait nous soutenir en nous demandant :
« De quoi ai-je besoin pour prendre soin de moi en ce moment? »
Quand la présence devient nourriture
L’alimentation pleine conscience ne vise pas à obtenir des expériences de repas « parfaitement zen » ni de sensations à ressentir « comme il faut ». Elle propose plutôt de vivre chaque repas comme un rendez-vous pour se rencontrer, encore et encore, avec présence, patience, douceur et sans jugement.
Dans ce parcours il y a des moments « aha ! » et des découvertes qui stimulent notre confiance, et il y a aussi des moments de confusion et des retours en arrière, ce qui est profondément humain.
L’autocompassion peut alors devenir une alliée précieuse pour nous accompagner à traverser ces périodes plus difficiles : pour relâcher nos exigences, délaisser notre discours intérieur critique, être là pour nous soutenir lorsque nous doutons, et nous rappeler que notre valeur ne dépend pas de nos choix alimentaires ni de notre capacité à tout maîtriser.
C’est peut-être là que la bienveillance et l’autocompassion se rejoignent.
La bienveillance nous invite à nous traiter avec douceur.
L’autocompassion nous propose de nous accorder cette douceur lorsque nous en avons le plus besoin.
Et parfois, cela peut simplement débuter par la question :
« Si je me parlais aujourd’hui comme je le ferais pour quelqu’un que j’aime et qui vivait cette même difficulté, qu’est-ce que je me dirais? »
Peut-être quelques mots tendres. Peut-être rien de plus qu’une présence compatissante.
Et si les paroles ou l’attention que nous nous offrons devenaient elles aussi une forme de nourriture?
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Références
Germer, C., & Neff, K. (2020). Programme d’autocompassion en pleine conscience : Un guide pour professionnels. De Boeck Supérieur, 544 p.
Neff, K., & Germer, C. (2020). Mon cahier d’autocompassion en pleine conscience : Comment apprendre à s’aimer. De Boeck Supérieur, 271 p.
Rahimi-Ardabili, H., Reynolds, R., Vartanian, L. R., McLeod, L. V. D., & Zwar, N. (2018). A Systematic Review of the Efficacy of Interventions That Aim to Increase Self-Compassion on Nutrition Habits, Eating Behaviors, Body Weight and Body Image. Mindfulness, 9, 388–400.
Sirois, F. M., Kitner, R., & Hirsch, J. K. (2015). Self-Compassion, Affect, and Health-Promoting Behaviors. Health Psychology, 34(6), 661–669.